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Rumeurs
- Var a tourné le dos à son roi. Il parait que la déesse des Pactes préfère aujourd'hui les grosses faveurs de Frey !

- On dit que depuis que Tyr a pris les fonctions de son frère aîné, personne n'aurait encore osé lui proposer un coup de main .

- A Tromsø, on hésite à dire si la petite Brynja est maudite ou chanceuse, car après avoir manqué de se faire brûler vive par un dragon, elle a manqué par deux fois la noyade, dont une durant les raids !



 
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 Dans l'oeil du cyclone

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MessageSujet: Dans l'oeil du cyclone   Jeu 2 Avr - 1:39

Cette fois, cela ne pouvait plus durer.
Forte de sa récente conversation avec Sif, Idunn décida un beau jour de briser le sceau de glace qui maintenait les liens de son mariage figés dans un froid digne de Jotünheim. Elle s’était tue, oui. Longtemps. Envers et contre tout. Malgré sa rancœur, malgré ce sentiment d’injustice qui lui rongeait l’âme et l’esprit, lentement. Les mots de celle qui était désormais leur souveraine résonnaient, forts, puissants. Elle allait devenir folle. Elle allait devenir folle si les choses restaient ainsi. Le temps de la guérison était passé. Son sauvetage était loin, désormais, déjà presque effacé de la mémoire immédiate des dieux. Ces dieux qui l’avaient bel et bien négligée. Ceux qu’elle considérait pourtant comme sa famille. Oui. Sif. Sif avait mis le doigt sur la plaie purulente qui pourrissait lentement son organisme, contaminant sa chair inexorablement. Il était temps de briser ce mur, ce mur à peine craquelé et dont elle avait si longtemps évité la proximité. Par lâcheté. Par peur. L’humiliation avait été telle que la déesse s’était longuement demandée si elle ne méritait pas bel et bien la punition que le destin lui avait infligée. Un homme qu’elle avait choisi, mais qui ne l’aimait pas. Et qui, par ailleurs, ne s’était pas laissé aimer. Quelle avait été sa faute ? N’avait-elle pas elle non plus le droit au bonheur ? Devait-elle subir jusqu’à la fin de leur éternité les conséquences d’une décision qui n’était pas la sienne ? Celle d’un souverain déchu, celle d’une mère traîtresse ?
Devenir folle.
Ces deux termes la terrorisaient. Elle craignait de voir la folie se profiler un jour, frapper à sa porte, personnification même. Elle craignait de se voir dériver, comme un mortel sent la maladie venir et voit sa santé décliner. Elle qui ne craignait pas la mort. Mais il y a des états bien pires que la mort. Et son orgueil ne le supporterait pas.

La voilà donc, marchant d’un pas décidé, le soir tombé. Combien de couples se livreraient-ils aux jeux de l’amour, cette nuit-là ? Combien ? Elle qui était vierge, ignorante, abandonnée dans un coin. Elle, si fière de sa beauté que tous vantaient depuis sa plus tendre enfance, mais qui, pourtant, finissait par en avoir honte, par se trouver laide aux yeux de ce mari qui ne lui accordait pas la moindre attention. Elle marchait au point de sentir les muscles de ses mollets se raidir sous la vitesse qu’elle leur imposait. Presque silencieuse, on n’entendait que le raclement léger des semelles fines contre le sol, que le froissement quasi-inaudible du tissu de sa robe et du voile de sa coiffe qui volaient derrière elle. La Gardienne traçait un sillage dans lequel se confondaient les volutes d’air ainsi que son parfum que tous connaissaient. Elle avait pensé à cet instant toute la journée. Et en était arrivée à la conclusion qu’elle ne pouvait plus se permettre de reculer, de faire volte-face, de se plonger dans des circonvolutions qui n’arrangeraient en rien la situation. Bragi souhaitait se montrer couard et ne pas assumer sa position, son rôle d’époux ? Parfait. La fille de Freyja le ferait pour eux deux. Elle avait été élevée ainsi, et s’en voulait d’avoir attendu si longtemps pour libérer enfin la chape de secrets et de non-dits qui ne demandait qu’à s’envoler. Elle se retint de courir, se retint de hurler. Elle ne voulait plus se retenir de rien. Le feu inassouvi dans son ventre répondait magistralement à celui qui balayait ses pensées, qui lui faisait perdre de son habituel maintien. Ce calme qu’on lui enviait, cette perfection dans ses traits, dans ses gestes.

Cette fois, elle abandonnerait tout à sa rage, à son envie de vivre comme ses sœurs le faisaient, comme sa mère l’avait fait avant elle, comme cette souveraine qu’elle vénérait et jalousait tout à la fois. Vivre. Était-ce trop demander ? Elle n’avait même pas cherché à briser les interdits. Pas une fois cette idée ne l’avait effleurée. Mais s’était-on souciée d’elle ? Vraiment ? De creuser, comme Sif avait été la première à le faire ? Bien sûr que non. Tout simplement parce que les autres étaient encore plus terrifiés qu’elle par la réponse qui aurait été la sienne. Le bonheur ? Mais qu’est-ce que le bonheur ? Quelle était cette chose qu’elle n’avait même pas touché du doigt un seul instant aux côtés de celui qui était censé devenir son âme sœur ?

Ainsi, pour la première fois en plusieurs siècles, la porte de leurs appartements claqua lorsqu’elle la referma avec violence. Elle ne chercha pas à réfléchir, se dirigeant aussitôt vers le fond de l’aile qui leur était réservée en tant que membres de la famille royale. Bragi et elle ne partageaient pas le même lit. De toute évidence. Ils ne l’avaient fait qu’une poignée de fois, au tout début de leur mariage. Au départ, elle s’était montrée patiente, attendant que son mari daigne poser la main sur elle. Il ne l’avait jamais fait. Combien de nuits passées à veiller, fixant le noir, écoutant celui-ci dormir paisiblement tandis qu’elle s’efforçait de retenir ses larmes, serrant les draps entre ses paumes à les en faire blanchir ? Trop. Beaucoup trop. Et puis Bragi avait quitté la chambre conjugale, pour mettre le plus de distance entre eux deux. Il s’était ainsi réfugié dans l’une des chambres qui aurait pu devenir celles de leurs enfants. La laissant seule.
Ses joues, empourprées de colère, répondaient à l’éclat dur de son regard, sans pitié. Quand elle pénétra dans la pièce qui était consacrée tout entière au dieu de la poésie, il était installé à son office, un livre sous les yeux. Elle stoppa. Quelques secondes. Puis reprit sa marche pour foncer vers lui et lui arracher le livre des mains, avec une brutalité qu’on ne connaissait guère à la déesse de l’immortalité. Ses gestes se voulaient assurés, mais elle sentait ses phalanges trembler sous l’afflux d’émotions.

« Ça suffit. »

Ferme. Intransigeante. Mais la peur était toujours là. Plus d’échappatoire envisageable, désormais. Il fallait aller au bout.

« Pour une fois dans ta vie, tu vas relever les yeux de tes livres et me regarder ! Me REGARDER, Bragi ! Je ne partirai pas de cette chambre. Pas tant que nous n’aurons pas… »

Elle ne sut comment formuler ce qui lui apparaissait comme nécessaire. Un bref silence lui rendit sa maîtrise.

« Tant que nous n’aurons pas parlé. Cette fois, tu n’as plus aucune excuse alors tu vas m’écouter ! »

Sans lâcher le livre, elle recula un peu, craignant qu’il ne s’emporte à son tour. N’étant pas habituée aux scènes de ménage, elle ignorait comment tout cela se terminerait. Sa nuque lui faisait mal tant elle se trouvait tendue.

« Je ne peux pas, Bragi. Je ne peux plus vivre comme ça ! Regarde-nous enfin ! »

Déjà, ses yeux s’embuaient.

« Regarde de quoi nous avons l’air ! Tu ne trouves pas ça triste ?! Si. Si je sais que tu es exactement de mon avis ! Je sais que tu en souffres ! Mais MOI AUSSI ! On ne peut pas continuer comme ça ! »


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MessageSujet: Re: Dans l'oeil du cyclone   Lun 20 Avr - 14:19

Comme il était agréable de profiter du calme de ces heures si douces. Installé face à la table de chêne massif qui ornait sa vaste chambre, le fils d’Odin profitait d’une vue magnifique au travers de la fenêtre ouverte. Celle-ci laissait pénétrer dans la pièce une brise légère et parfumée qui venait agréablement effleurer les tempes du jeune dieu. Le soleil avait disparu depuis un bon moment derrière les hautes montagnes mais leurs flancs étaient encore colorés des dernières lueurs de l’aurore. Elles s’étaient embrasées au moment du coucher de l’astre avant de céder la place à des nuances roses et bleutées et de disparaître peu à peu à l’horizon. Dans un soupir d’aise, Bragi attrapa la cruche d’hydromel posée non loin et s’en versa une bonne mesure avant d’en déguster sereinement une gorgée. Baissant les yeux sur son manuscrit, il parcouru les nombreuses lignes qu’il avait déjà rédigée au cours de la soirée. Le récit de la dernière guerre des dieux mettait en avant de nombreux détails sur les circonstances des batailles auxquelles Bragi avait lui-même participé. Plongé dans l’ivresse de l’écriture, il avait la sensation de revivre ces puissantes émotions que les guerriers éprouvaient lors des combats. La fougue, l’ardeur, l’amour de la cité que l’on désire défendre. L’exaltation atteignait son paroxysme lorsque les guerriers entonnaient les chants à la gloire d’Asgard.

Les flammes du chandelier se reflétaient dans ses yeux sombres alors qu’il abandonnait son gobelet pour se saisir à nouveau de sa plume. Emporté dans sa transe lyrique, il ne prêtait guère attention aux bruits qui provenaient du dehors, totalement enfermé dans sa bulle. Ainsi, il n’entendit pas cette porte claquer, ni ces pas se rapprocher. Lorsque la porte de sa chambre s’ouvrit à la volée, il s’en aperçu à peine, toujours penché sur son grimoire sans même se retourner. Dans un coin de sa conscience, il savait qu’une présence s’était imposée dans son espace privé mais il repoussa la nécessité de s’en soucier encore quelques secondes, tant il était concentré dans la relecture de ses écrits. Toutefois, il fut soudainement arraché à sa concentration par une agression inattendue, son livre lui étant arraché des mains avec violence, le contraignant à redresser la tête avec stupeur. Comme un somnambule arraché trop vite à ses rêves, il mit quelques secondes avant de revenir à la réalité et d’être capable de l’appréhender. Ainsi il contempla le visage sévère de son épouse dont il reconnaissait à peine le timbre de voix, tant il s’était durci.

Ce fut tout d’abord l’incompréhension qui s’inscrivit dans ses yeux noirs avant qu’il ne se reprenne rapidement. Sans doute fut-ce un orgueil viril qui le poussa à se redresser aussitôt et ainsi dominer l’intruse de sa haute taille. Cependant, il ne l’interrompit pas, se contentant de lui offrir ce regard qu’elle lui réclamait de manière si crue et si impromptue. Il ne put empêcher une infime moue méprisante de s’afficher sur son visage, lui qui détestait tant la grossièreté ou la vulgarité. Que cette femme vienne l’agresser dans sa propre chambre lui semblait totalement déplacé et absurde, quelle était cette soudaine révolte ? Il fut dans le même temps troublé par ses propres émotions car l’inconfort si soudain que provoquait cette intrusion n’était clairement pas anodin. Ses pensées étaient si éloignées d’Idunn en cet instant qu’il n’était absolument pas préparé à ce genre de reproches et s’il ne savait ce qui avait causé cette révolte imprévue, il savait encore moins comment y réagir. Bragi fronça les sourcils en la voyant reculer, comme prise d’un vague effroi, ses yeux brillant comme il ne les avait jamais vu. Avait-elle peur ? Cette impression ne fit que le blesser davantage.


« Mais… qu’est-ce que tu crois savoir ? Tu ne sais rien, vraiment. »

Il secoua aussitôt la tête, regrettant déjà de s’être laissé aller à s'exprimer. Sa voix à lui était calme et grave, presque indifférente en comparaison de l’émoi de son épouse. Presque dénuée d’émotion. Il n’avait pu s’empêcher de rebondir aux affirmations d’Idunn, sa manière d’oser des certitudes quant à ses propres pensées était si blessante, si vexante. Comment pouvait-elle se le permettre ? Nul ne savait ce qui se tramait dans son esprit, son jardin secret était scellé et personne n’avait droit d’y pénétrer, personne. Dans ce cas, comment cette femme dont il était si éloigné pourrait se targuer de « savoir » ? Cette présomption si vaniteuse l’avait probablement choqué plus que le reste et son visage en resta figé dans un masque aussi impénétrable que buté. Les silences ne le gênaient en rien, aussi laissa-t-il planer longuement le sien, tout en offrant un visage lisse à la révoltée. Elle se plaignait de son manque d’attention ? Elle regrettait qu’il ne dirige pas son regard vers elle ? Fort bien. Mais si ses yeux sombres se focalisaient à présent sur elle, ils étaient froids et secs, à l’inverse radical des siens. Bragi avait encore du mal à croire à cette harangue de la part de son épouse, alors qu'elle n'avait jamais haussé le ton devant lui. Et il ne comprenait pas ce qui lui arrivait, aussi essaya-t-il sincèrement d'y voir plus clair, comme on tente de comprendre une étrangère si lointaine et si inconnue.

« Qu’est ce qui te dérange au juste ? Tu parles de regard. De ce que nous avons l’air. Est-ce l’opinion des autres à notre égard qui t’attriste ? »

Lorsqu’il s’exprima enfin, ce fut d’une voix neutre, nullement agressive mais désenchantée. Il fit un pas vers elle, sans hâte et sans la quitter des yeux. Son regard se posa un instant sur le livre qu’elle venait de lui dérober et qui contenait ses chers textes sur lesquels il œuvrait depuis des semaines. Qu’elle ne les souille pas par dépit, c’est tout ce qu’il espérait dans un premier temps. Bragi était simplement revêtu de ses sous-vêtements, une chemise de lin d’un blanc immaculé, ouverte sur son torse, ainsi qu’il demeurait de nuit lorsqu’il était seul. Il songea étrangement que nulle personne ne l’avait vu moins dévêtu, même pas son épouse. Lui qui s’était réservé pour celle qui serait son élue, il était resté vierge. Mais le désir physique ne dépasserait jamais la force de la volonté. De L’obstination. Les valeurs étaient plus puissantes que tout le reste. Alors il souffrirait, certes, mais il ne plierait pas, il ne céderait pas aux injustices de sa condition de prince. Un prince utilisé comme un pion au sein de la famille d’Odin. Il lâcha un soupir infime.

« Quelles sont tes plaintes exactes ? Je ne t’ai jamais vue aussi… rebelle. »

Il ne savait quel autre mot utiliser. Idunn s’était toujours montrée agréable, discrète, muette. Qu’elle ne lui parle pas, qu’elle se fasse oublier, c’était tout ce qu’il lui demandait de manière tacite. Et elle s’était exécutée sans aucun problème jusque-là. Aussi, il ne comprenait pas le motif de ce revirement soudain et il ne pouvait que deviner qu’elle avait été motivée par une conversation avec un tiers. Qui donc avait pu ainsi influencer son épouse et la contraindre à ce stupide aparté ? Il n’en ressortirait rien, il le savait, du moins, il s’en persuadait. A présent, il la voyait comme une enfant capricieuse, une blonde trop gâtée par sa mère à qui la vie avait toujours sourit et qui se vexait de manière puérile. Lui-même essayait tant bien que mal d’oublier l’âge qui les séparait, s’armant de barrières solides pour lutter contre les possibles tentatives de hauteur de son épouse. Pauvre beauté trop fière et trop sûre d’elle-même, elle l’avait choisi mais ce n’était pas réciproque. Non pas qu’il la haïsse, il ne savait au juste ce qu’il ressentait. L’enlèvement d’Idunn l’avait sincèrement affecté, alors qu’il se sentait le premier responsable de la sécurité de la belle. Mais à présent ? L’inquiétude n’avait plus lieu d’être et les choses avaient repris aussitôt leur cours normal. Bragi s’avança vers Idunn pour reprendre son manuscrit d’une main adroite.

« Tu ferais mieux d’aller te coucher. Tu as l’air fatiguée… De mon côté, je vais veiller encore. »

Laissez-moi au moins cela, gens d’Asgard. Mon intimité.


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MessageSujet: Re: Dans l'oeil du cyclone   Mar 21 Avr - 3:13

Le froid. Le froid glacial. Elle aurait encore préféré sa colère à ce silence qui en disait long. C’était à en perdre la raison pour de bon. Désemparée, elle l’avait ainsi vue prendre conscience avec un temps de tard que son joli monde aux vers bien rythmés était troublé par sa faute à elle. Un grief de plus sur la longue liste qu’il tenait peut-être à son encontre, allez savoir. Mais lorsqu’il s’était redressé pour la toiser de toute sa taille, elle avait commencé à éprouver un soupçon de peur. Elle avait toujours respecté Bragi, et ne sous-estimait pas ses capacités en-dehors de ce qui relevait de la littérature et de la poésie. Elle l’avait vu l’épée à la main. Et cette vision, étrange compte tenu de ses activités habituelles, l’avait égayé d’un espoir et d’une agréable surprise qu’elle avait longtemps porté en son sein depuis qu’il l’avait libéré en compagnie des autres dieux. Mais cet espoir avait fini par fondre, comme tous les autres. Toutefois, elle n’avait pas oublié ce détail, l’avait noté dans un coin de sa tête. Ne pas le connaître la dérangeait profondément. Elle aurait voulu en savoir plus sur lui, sur son rapport aux autres, sur ce qui se tramait dans cet esprit si vaste et inspiré. Et cependant, Bragi continuait de lui fermer une porte de bois massif qu’aucune clef n’avait su ouvrir. Elle ne remarqua qu’alors qu’il était à moitié dévêtu. Ses jambes étaient nues, et elle ne posa pas le regard sur elles, tâchant de ne pas descendre plus bas que l’échancrure de sa chemise. Il avait instauré un tel délit de pudeur entre eux deux qu’elle avait fini par se ranger derrière sa propre attitude pour ne pas accentuer son éloignement. Elle rougissait de ses iris plantés au creux des siens. Au moins n’avait-il pas fait comme si elle n’existait pas, pour une fois. C’était probablement la première fois qu’ils se toisaient ainsi, sans faillir. Les mois qui avaient suivi leur union, elle avait en permanence quêté du coin de l’œil une telle attention. La déesse l’avait, maintenant. Pourtant, la dureté qui émanait de lui la faisait frémir et frissonner désagréablement.

« Non, je ne sais rien ! Et pourquoi, selon toi ? Je ne demande qu’à savoir ! Je… Je ne demande qu’à parler. »

Le dernier mot se fendilla comme la coque d’un drakkar sur les rocs sans merci.

« Tu ne veux pas que je sache. Tu n’as jamais voulu. »

Elle détestait ça. Se sentir en proie à ses failles qui la hantaient depuis des lustres, face à lui qui demeurait d’un calme olympien. C’était tellement injuste. Idunn se retrouvait dans la peau d’une folle qui tentait de hurler sa détresse à ceux qui n’entendaient dans chacun de ses discours que non-sens et bêtise.

« Je me fiche du regard des autres. Je m’en moque tellement ! »

Elle souriait à travers les premières larmes qui dégringolaient le long de ses joues, sans qu’elle ne puisse rien y faire. Un sourire de désespérance totale.

« C’est de nous dont je veux parler. C’est nous qui… qui cohabitons l’un avec l’autre sans jamais nous adresser la parole, hormis lorsque c’est vraiment nécessaire. Ce n’est pas normal, je suis sûre que tu t’en rends compte ! »

Bragi récupéra son bien, qu’elle laissa filer entre ses phalanges pour ne pas l’abîmer. Un peu de honte s’était mêlée à la peine. La honte qu’elle la renvoie ainsi comme une enfant qu’on tente d’assagir. Ses prunelles noyées ne cédèrent pas.

« C’est tout… ? C’est tout ce que tu as à me dire ? »

Ses lèvres s’entrouvrirent, et sa poitrine haletait plus fort, sous le coup de l’émotion. Elle secoua la tête à son tour.

« Non, Bragi. Si tu veux que je parte, il faudra que tu me mettes dehors par toi-même. Je ne m’en tiendrai pas à ça. Je te l’ai dit. Nous devons parler. »

Basse, basse sa voix. Profonde. Elle tentait de lui faire comprendre l’urgence de la situation, et finit par baisser les yeux le temps de les frotter de ses doigts rendus gourds.

« Qu’est-ce que tu me reproches… ? Qu’est-ce que j’ai bien pu faire pour mériter ton dégoût à ce point ? »

La Gardienne croisa les bras contre sa poitrine pour repousser les courants d’air qui menaçaient sa peau rendue fragile et piquetée de de part en part.

« Je ne t’ai jamais rien demandé… Je n’ai pas protesté quand tu as décidé de quitter la chambre. Je ne me suis jamais répandu sur toi, à personne. J’ai toujours voulu t’être agréable, même si tu ne supportes qu’à peine de me regarder. »

Elle porta sa main presque close à ses lèvres, prises de vagues nausées. Cette fois, ses paupières se fermèrent également quand les murmures jaillirent de sa gorge :

« Suis-je si hideuse ? Suis-je si méchante ? Suis-je dénuée à ce point d’intérêt pour que tout ce que tu trouves à rétorquer c’est de me conseiller d’aller dormir ? Je ne pourrai pas dormir. Je ne pourrai plus si les choses restent telles qu’elles sont. »

Sa gorge se serra davantage.

« Aurais-je dû mourir à Jötunheim pour te rendre heureux ? »


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MessageSujet: Re: Dans l'oeil du cyclone   Mar 28 Avr - 15:00

Quelle était cette triste comédie qui se jouait devant ses yeux ? Bragi avait de la peine à reconnaître son épouse, d’ordinaire si posée et souriante et qui aujourd’hui lui offrait ses larmes. Il les voyait rouler doucement contre ses joues alors que lui-même demeurait impassible, se murant dans une indifférence clairement affichée. Manifestement, son épouse semblait bien décidée à rester et il craignait de ne pas réussir à s’en débarrasser facilement, pas sans céder à cette conversation qu’elle exigeait. Il prétendit ne pas remarquer l’émotion grandissante qui se marquait dans le ton de la voix d’Idunn, sa respiration haletante et les tremblements de son corps gracile. Lui-même demeurait imperturbable alors qu’elle continuait à parler sans qu’il ne la regarde plus, volontairement détaché, se détournant pour regarder vers l’extérieur au travers de la fenêtre, ses doigts caressant distraitement la couverture de son grimoire. Il espérait vaguement que lorsqu’elle aurait été jusqu’au bout de sa pensée, le flot de ses mots se tarissent et qu’elle se taise enfin. Mais ce ne fut pas le cas et Bragi se mordit légèrement l’intérieur de la joue sous les paroles révoltées d’Idunn. L’agacement se marqua un instant dans ses yeux sombres avant qu’il ne réponde, d’une voix maîtrisée bien qu’un peu dure.

« Oui c’est tout. Mais qu’est-ce que tu espérais ? Croyais-tu réellement qu’en venant assaillir ma chambre et en hurlant des exigences, j’allais aussitôt me répandre en confidences ? Ce n’est pas comme cela que les choses fonctionnent.»

Il se tourna à nouveau vers elle, les sourcils froncés pour trouver le visage baigné de larmes de la douce créature. Un voile de regret passa dans ses yeux noirs et il s’humecta les lèvres en soutenant un moment son regard. Elle le défiait de la pousser dehors par lui-même, chose qu’il n’aurait bien entendu jamais fait, ne se pensant pas capable d’une telle rudesse vis-à-vis d’une femme. Il avait apparemment mal interprété ses premières paroles puisqu’ elle affirmait que le regard des autres n’était pas son souci. Quel était-il dans ce cas ? Il s’efforça d’emprunter un ton de voix moins rude pour lui répondre, s’adressant à elle avec une patience qui prenait le pas sur sa contrariété.

« Je ne pense pas t’avoir jamais manqué de respect en aucune manière ou adressé le moindre reproche. Ni en public ni dans notre intimité. Il est d’autant plus inutile d’insinuer que je pourrais t’agresser, c’est ridicule… »

Il la laissa donc s’exprimer sans l’interrompre et se détourna à nouveau vers son bureau. Il prit soin de ranger le manuscrit sur la table de chêne avant de s’avancer vers la fenêtre. En dépit de l’heure tardive, des promeneurs profitaient encore des jardins qui entouraient le palais et Bragi n’avait aucune envie qu’on puisse entendre la voix brisée d’Idunn. Les commérages se faisaient tellement vite et les oreilles indiscrètes se trouvaient partout. Il n’avait pas besoin de cela… lui qui tenait tant à préserver sa vie privée. Ainsi il ne voyait réellement aucune nécessité à ce qu’on apprenne que lui et son épouse faisaient chambre à part. Il préféra d’ailleurs ne pas s’embarquer sur ce sujet et ne répondit pas au commentaire de la déesse, se concentrant sur cette fenêtre dont il referma les battants, empêchant l’air nocturne de s’infiltrer dans la pièce.

Toutefois, Idunn ne s’exprimait plus que par des murmures, sa voix si basse trahissant un émoi assez déconcertant pour son époux. Les mots qui s’échappaient d’entre ses lèvres roses le surprenaient tour à tour, alors que pour la première fois elle lui ouvrait la porte de son âme. Souffrait-elle donc à ce point ? Se retournant vers elle, il la dévisagea avec un étonnement manifeste sous ses questions avant de lâcher un léger soupir, chargé d’amertume. Pendant un instant, il se demanda si elle jouait un rôle ou si elle forçait ses larmes dans le but d’attiser sa pitié. N’était-ce pas une tactique propre aux femmes de surjouer ainsi leurs émotions de manière à manipuler les hommes trop crédules ? Idunn se moquait de lui avec ses questions stupides alors qu’elle croulait sous les compliments depuis des millénaires. Cette pensée ne fit qu’attiser la rancœur qui le rongeait en permanence depuis cette parodie de mariage. Ces derniers mots l'atteignirent durement et il laissa échapper un rire sans joie avant de se forcer à se reprendre, fermant les yeux un instant pour mieux se contenir.


« Allons, ne plaisante pas avec cela… tu te rends compte de la portée de tes paroles ? Ton enlèvement a bouleversé les dieux, c’était une chose grave et tu le sais aussi bien que moi, sinon mieux. Ta mort n’aurait rendu personne heureux. »

Lui-même ne se serait absolument jamais laissé aller à imaginer le décès d’Idunn. Comment aurait-il pu avoir d’aussi horribles pensées ? Bien qu’en étant veuf, il aurait bien-sûr retrouvé sa liberté tant désirée, il se serait maudit plutôt que de se laisser aller à d’aussi funestes espoirs. Le pensait-elle aussi dénué de tout sens moral, le croyait-elle privé de cœur ? Il s’essuya le front, comme pour chasser d’invisibles tourments avant de rouvrir les yeux, trouvant son épouse toujours dressée devant lui, les flammes des chandeliers éclairant sa chevelure d’or.

« Je pense que tu n’es pas dans ton état normal pour prononcer de telles choses et j’ignore au juste ce que tu veux de moi… Si tu désires parler, pourquoi ne pas attendre qu’une nuit de sommeil t’ait rendu ton humeur habituelle ? Pourquoi ne pas attendre que je sois vêtu … plus décemment… »

Légèrement mal à l’aise, il se contraignit cependant à n’en rien laisser paraître, conservant son regard planté dans le siens sans faiblir. Debout l’un devant l’autre, le mètre qui les séparait n’était rien en comparaison de la distance effroyable qui séparaient leurs âmes. Ils n’étaient que deux étrangers l’un pour l’autre et il ne pensait pas un instant à accepter que les choses puissent changer. Il espérait cependant que leur relation qui était jusqu’ici basée sur la politesse et le respect ne dégénère pas. Ce n’était pas son souhait mais il commençait à craindre qu’une dispute ne vienne troubler la paix de leurs rapports, aussi distants soient-ils.

« Tu n’es ni laide ni méchante et tu ne pourrais inspirer le moindre dégoût à personne. Tu le sais fort bien. Les autres hommes que tu as connu avant moi ne te l'ont-il pas assez répété ?»

Il ne put empêcher une certaine froideur de s’immiscer dans le ton de sa voix où un vague mépris s’affichait malgré lui. L’amertume qu’il ressentait était si puissante, bien plus que son désir de calmer la situation. Peut-être au fond de lui désirait-il la blesser ou la punir mais il n’en était pas conscient, pas véritablement. Lâchant un léger soupir, il céda néanmoins, voyant bien qu’il ne pourrait faire autrement s’il désirait préserver l’ambiance. Il ne la mettrait pas dehors et elle ne partirait pas d’elle-même, que faire d’autre ?

« Très bien. Si je suis venu m’installer dans cette chambre, c’est pour ne pas déranger ton sommeil, tout simplement. J’aime veiller très tard… Mais puisque tu n’as pas envie de dormir toi non plus, et bien reste. Et parle puisque c’est ce que tu souhaites. »

Réussirait-il à la raisonner par ce pieux mensonge ? Elle pourrait parler et lui ferait semblant de l’écouter, jusqu’à ce qu’elle se lasse. Ainsi, il se détourna à nouveau pour reprendre sa place, s’installant sur la chaise de bois ouvragé face à la table et s’intéresser à son manuscrit.


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MessageSujet: Re: Dans l'oeil du cyclone   Dim 3 Mai - 22:06

La paix n’est pas l’absence de guerre.
C’était ce que la déesse ne pouvait s’empêcher de se répéter, avec une obsession qui frisait la démence. Si rien ne sortait de cette entrevue, elle ignorait comment elle affronterait encore jour après jour les regards, les questions silencieuses, sa vie au quotidien alourdie de cette terrible solitude, plus pesante qu’une enclume. Elle n’aurait plus qu’à se regarder elle-même, se contempler du haut de tout son orgueil. Se déliter, totalement. Petit à petit, bien sûr. Cela avait déjà commencé, mais le phénomène irait en s’accroissant, et ce de plus en plus vite, jusqu’à ce qu’il ne reste d’elle plus qu’une enveloppe vide, que Bragi aurait réussi à délester de toute pugnacité, de toute volonté d’en découdre et de triompher de leur destin médiocre. Ce n’était pas ce qu’elle voulait. Idunn était la fille de Freyja. Elle se devait d’être heureuse. On ne pouvait être fille aînée de l’Amour même, et ne pas trouver le bonheur au sein de son propre couple. Mais alors, comment sa mère avait-elle pu la condamner doublement à cet enfermement, cette prison de verre et d’or qui les voyait dépérir comme une fleur privée d’air, privée d’eau ? Plus qu’une erreur inconsciente, il s’agissait d’un crime qui faisait naître en elle une colère à l’égard de sa génitrice, rendue plus amère encore par la trahison récente de cette dernière. Et le visage de Sif, jamais loin. Encore. Idunn regardait celui qui se trouvait être son époux, paraissait-il. Elle le regardait la couvrir de cette once de mépris qu’il ne dissimulait qu’à peine. Elle, la folle. La désespérée, qui se figurait déjà les joues rougies, salies du sel de ses larmes, les cheveux décoiffés et l’enlaidissant déjà. Piètre et faux portrait d’elle-même, tandis que ses mèches d’or n’avaient pas bougé, et que les traces rosées qui ornaient désormais son visage ne ternissaient qu’à peine cette dignité qu’elle n’avait pas encore abandonnée. Il lui en restait bien trop, à elle, la sœur qui maudissait Sigyn de trouver la paix avec un dieu tel que Loki. C’était un drame comme on n’en trouve que dans les livres, une abomination, un rire lancé à leur cœur et à leur corps de la part d’un avenir moqueur et aussi indifférent que les prunelles de l’Éloquence face à elle. La souffrance. La souffrance la cuisait. Visible par chacun de ses muscles, tendu à se rompre dans l’espoir d’un mot qui ne vint pas. Bragi était doué pour parler, pour écrire. Sauf à sa femme. Quelle drôlerie. Quelle cruauté.
Oui. Ferme la fenêtre, mon amour. Préserve encore et toujours nos belles apparences. Personne n’est plus dupe depuis longtemps.

« Je ne hurle aucune exigence… Je ne t’assaille pas. Je crois te laisser tranquille la plupart du temps… Comme tu me l’as toujours demandé. »

C’était tellement injuste. Elle n’était pas coupable dans cette histoire. Choisir Bragi n’avait pas été un caprice, mais une douce hésitation, le carrefour d’un choix délicat mais qui avait mobilisé toute sa concentration. Elle avait cru trouver en lui la douceur et la solidité à la fois, se moquant bien de son jeune âge pour lui préférer l’aura qu’il dégageait, pensant que la réciproque ne tarderait pas à s’instaurer. La chute avait été bien rude, mais une part d’elle semblait toujours vivre, profondément retranchée, pas encore anéantie. À quoi tenait ce mince filament d’espoir, Idunn aurait été bien en peine de répondre à cette question mystérieuse.

« Je ne te demande pas des confidences… Tout ce que je veux c’est une vraie conversation entre toi et moi, sans faux-semblants. Je suis fatiguée de prétendre au bonheur et à la sérénité alors que rien n’est réel. »

Et lui qui lui tournait le dos, qui se rasseyait comme si de rien n’était. Un vertige la saisit, et Idunn ferma les yeux avant de s’asseoir au bord du matelas de son mari pour être certaine de ne pas perdre l’équilibre. Serrant les poings, elle inspira profondément et exhala dans un soupir frôlant la lassitude.

« Tu ne peux même pas me regarder en face pendant ce tout petit bout de temps… ? Même cela, c’est au-delà de ta patience ? Tu exagères, Bragi. C’est au-delà d’un manque de respect. C’est plus profond que ça, plus… »

Elle baissa les yeux, à défaut de pouvoir croiser les siens. Ses paumes se joignirent, torturées.

« Ton indifférence à mon égard me blesse plus qu’une éventuelle scène de colère. Parfois j’aurais préféré que tu dises… que tu hurles toutes les insultes qui t’auraient plu, que d’affronter Ça chaque jour passé avec toi. »

Sa voix était monocorde, ne l’accablant pas outre-mesure. Comme une liste qu’elle tentait d’établir dans son esprit pour la lui retranscrire du mieux qu’elle le pouvait. Tâche compliquée par son appréhension, par la crainte d’une nouvelle vague plus acerbe que la précédente de la part de son interlocuteur.

« Ce n’est pas ridicule. Tu ne t’es jamais intéressée à moi. Tu n’as jamais essayé… Depuis le premier jour. Et je suis parfaitement consciente de ce que je suis en train de dire… Ne deviens pas plus blessant à insinuer que je délire. Tu ne peux pas me contredire sur ce point. Que je sois là ou pas te laisse de marbre, quand je ne t’agace pas par ma présence. Je le vois bien. Tu me le prouves à l’instant. J’aimerais que tu me dises pourquoi tu t’es entêté à ne pas vouloir essayer… Je sais que tu ne m’as pas choisi. Et crois-moi, si je pouvais revenir en arrière, je n’aurais jamais voulu t’infliger ce qui semble être un fardeau, pour toi. »

Et Odin savait qu’elle aurait souhaité se tromper. Lourdement. Mais tant de temps passé à le regarder vivre avait eu tôt fait de la détromper sur des illusions nouvelles et bien inutiles au stade où ils en étaient arrivé. Un sourire presque attendri la traversa. Attendri et… autre chose. Ce refus de la toucher, de la laisser le toucher… Il n’existait aucun mot dans aucune langue connue pour qualifier ce que cette interdiction représentait pour la Gardienne.

« Tu es parfaitement décent. »

Se mordillant la lèvre inférieure, elle ne pouvait faire autrement que poursuivre sur ce plan :

« Quant aux autres hommes que j’ai soi-disant connu… Je ne crois pas avoir été mariée à quelqu’un d’autre que toi, Bragi. Alors à moins que tu ne parles de mon oncle, je ne vois pas qui aurait pu me complimenter de la sorte. Je parle de toi. Uniquement de toi. »

L’agacement refit surface. Elle n’aurait jamais imaginé que jouer à démonter tous les arguments du dieu aurait été aussi épuisant, ni qu’il y mit une aussi mauvaise volonté.

« Ne pas déranger mon sommeil… Trouve-toi une autre excuse, et par pitié cesse de me prendre pour une douce idiote tout juste bonne à sourire… Mon enlèvement n’a bouleversé les dieux que parce que vous craigniez tous de perdre votre précieuse immortalité. »

Cette fois, elle l’avait dit. Prononcé. Cette phrase qui mobilisait tout ce qu’elle n’avait pas réussi à exprimer depuis son retour de Jötunheim, et que leur future souveraine avait pointé du doigt. Elle l’avait dit. Et si elle ne s’en sentait pas mieux pour autant, Idunn percevait que quelque chose avait changé. Quelque chose qui était peut-être le commencement d’une prise de conscience plus intense, et pas uniquement à l’échelle de son intimité.


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MessageSujet: Re: Dans l'oeil du cyclone   Jeu 7 Mai - 15:53

Les lettres d’encre dansaient devant les yeux de Bragi mais il avait beau les fixer, encore et encore, il lui était absolument impossible d’en saisir le sens. Ainsi, en dépit de son allure impassible, son front lisse renfermait une tempête de pensées chaotiques. N’était-ce pas totalement dément de prétendre lire alors qu’il s’en trouvait tout bonnement incapable ? Son regard balayait inlassablement les mêmes phrases, ces arabesques soigneuses qu’il avait lui-même dessinées dans une élégante calligraphie. Et s’il aurait apprécié de réussir à fermer son esprit à tout autre chose, à se murer à nouveau dans le plaisir de la lecture, il n’y parvenait aucunement. Son indifférence affichée était-elle donc un mensonge ? Le dieu n’arrivait même plus à se comprendre lui-même en vérité, refusant d’ailleurs de sonder ses propres abysses. Il entendait encore la voix de son épouse, toujours aussi douce et tout autant chargée de peine. Comment ne pas la déceler dans le timbre de ses paroles, comment ne pas en être attristé ? Le dos toujours tourné à elle, il ferma les yeux quelques secondes, sans mot dire. Idunn ne partirait pas. Elle le forcerait à cette conversation si désagréable et inconfortable, elle insisterait comme elle ne l’avait jamais fait lors de leurs si nombreuses années de mariage. Depuis combien de temps déjà s’étaient-ils unis au cours de cette farce dramatique ? Il avait perdu toute notion de temps, tant il refusait à songer à cette réalité fatidique, à ses épousailles auxquelles il avait dû consentir, à concevoir ces faits ou à les accepter. Et le temps lui, ne lui concédait aucune pitié, défilant à une vitesse surprenante pour mieux se moquer de lui.

L’immobilité lui étant insupportable, il entreprit de nettoyer posément sa plume, usant d’un bout de chiffon pour ce faire, la manipulant avec une rare délicatesse. Ainsi fait, il la rangea dans son étui avant de fermer les fioles d’encre qui se trouvaient encore à sa disposition, les alignant proprement au bout de la table. Saisissant ensuite le verre d’hydromel qu’il s’était versé, il en bu une simple gorgée, appréciant le gout sucré du breuvage. Derrière lui, il perçu le bruit léger du matelas de laine sous le poids de son épouse, ce qui lui inspira une nouvelle bouffée d’amertume teintée d’inconfort. Il relégua aussitôt ces sensations aux oubliettes, redressant un peu plus son dos dans une attitude aussi fière qu’inabordable en reposant son gobelet. Il refusa de se tourner vers elle par esprit de contradiction et sans doute par un certain orgueil qui lui recommandait de ne pas céder aux provocations d’Idunn. Elle qui lui reprochait un manque de respect cruel alors qu’il ne voyait rien de cela dans son attitude. Bragi conserva un silence pesant sans chercher le moins du monde à le briser ni en concevoir une bribe de scrupule. Il n’en soupesait pas moins la tonalité trop calme et manifestement lasse de la voix de son épouse, comme si son âme se voyait dépourvue du moindre espoir.


« Tu as toujours été calme, oui. Très tranquille. Raison pour laquelle je ne comprends pas ton comportement de ce soir. »

Quelques mots, d’un ton très bas, furent prononcés. Que s’était-il passé, avec qui avait-elle pu parler ? Il n’en savait rien. Cependant les reproches d’Idunn étaient aussi durs que clairs : elle prétendait seulement au bonheur et à la sérénité mais si elle ne les possédait pas réellement. Il avait pourtant toujours été persuadé du bonheur de la blonde, croyant sincèrement à son épanouissement et à son confort sans jamais se poser la moindre question à ce sujet. Pourtant cela s’avérait tellement faux que le dieu en resta muet, ne sachant que répondre à ces nouvelles accusations. A ces paroles suivantes, il fut soudainement conscient du caractère déplacé de sa propre attitude. Comment continuer à lui tourner le dos après ce qu’elle venait de lui exposer ? L’impolitesse ne faisait clairement pas partie des habitudes de Bragi, surtout pas envers les nobles déesses d’Asgard ni envers les femmes en règle générale. Il était suffisamment ouvert d’esprit pour accepter d’autres opinions que la sienne, d’autres manières de percevoir les choses et sans doute s’était-il totalement trompé sur les émotions d’Idunn. Alors, contrairement à ce qu’il avait toujours cru, peut-être avait-il vraiment blessé son épouse, sans le vouloir consciemment. Certes, il n’appréciait pas de se sentir contraint et une part de lui détesta se retourner, bien qu’il le fasse, pour enfin la contempler à nouveau.

« J’ignorais que tu éprouvais autant de rancœur. De là à m’accuser de manque de respect… ou plus. Et je ne sais quoi d’autre encore. A t’entendre, je suis ton bourreau… »

Un voile de regret passa dans ses yeux noirs. Il fronça légèrement les sourcils en plongeant son regard si sombre dans celui de son épouse, dont la clarté tranchait si puissamment avec les prunelles noires de Bragi.

« Que cherches-tu exactement… ? La discorde entre nous ? Je ne te comprends pas. Que me veux-tu ? Des excuses ou… je ne sais…»

A l’entendre, elle aurait souhaité qu’il lui hurle sa haine au travers d’insultes aussi vives que cruelles mais pourquoi ? Quelle femme aurait apprécié cela venant de son propre époux sinon une folle ! Il la regardait comme telle à présent, la dévisageant un bon moment avant de laisser son regard s’évader au-delà. Par pudeur et par politesse plus que tout autre chose. Quel effet étrange était-ce là que de contempler sa propre épouse assise sur son lit et d’en concevoir un malaise si déstabilisant. La chose n’était pas naturelle et cet état de fait accédait aux pensées troubles de Bragi sans qu’il ne puisse le repousser. Idunn n’avait pas tort pour certaines choses, leur union n’avait rien de normal, du moins, elle ne ressemblait en rien à l’idée qu’on se faisait d’un mariage. La suite des paroles de la déesse le laissa indolent, du moins en apparence et il n’y répondit pas de suite, la laissant poursuivre. Ce fut à peine si une légère moue se dessina sur les lèvres masculine alors qu’elle évoquait la sois disant décence de sa tenue. Mais les dernières paroles de la beauté le laissèrent coi un bon moment, la perplexité s’affichant sur ses traits alors qu’il posait son regard sur elle à nouveau. Où voulait-elle en venir ? Il n’était pas certain de le comprendre. A vrai dire, il se sentait désemparé, lui l’homme si sociable et extraverti, désemparé face à cette femme assise sur son propre lit et qui était sa propre épouse.

« C’est pourtant la vérité. Je… ne mens pas, Idunn et je ne suis pas aussi indélicat que tu le prétends. Il m’est plus confortable de rester dans cette pièce à veiller des nuits entières sans craindre de troubler ton sommeil. »

Il secoua légèrement la tête. C’était la vérité mais il ne pouvait nier qu’elle était incomplète. Le désir de se retrouver à l’aise à circuler de nuit n’était pas la seule raison de son départ du lit conjugal. Il n’avait cependant aucune envie de songer à ses autres raisons, même au-dedans de lui-même.

L’une des chandelles venait de mourir, laissant l’odeur douce de la cire envahir l’ambiance, la pièce gagnant légèrement en obscurité. Bragi se redressa alors vers les flammes fragiles des bougies survivantes afin de ramasser l’une d’entre elle. Et de faire revivre sa sœur par l’éclat de sa flamme. Le miroir sombre de ses yeux reflétait leurs lueurs alors qu’il parlait, d’une voix grave et posée, sans que rien ne puisse déceler la moindre hostilité à l’égard de son épouse. Mais l’émotion n’avait pas plus de place dans le timbre de sa voix, trop neutre et trop dépourvue de chaleur.

« Tu ne m’agaces pas. Il n’y a nul fardeau. »

Le cœur de Bragi lui semblait si lourd en cet instant. Mais pourquoi peiner cette femme, pourquoi poursuivre cette conversation stérile. Non. Odin avait décidé de leur union, il la lui avait imposée. A lui. A ce fils de moindre importance, rabaissé à un niveau de simple pion dans le jeu des alliances royales. Et Bragi s’était plié à cette exigence, en toute loyauté, se pliant douloureusement à son devoir de prince. A cette injustice flagrante en comparaison de ses frères et sœurs. Mais comment dépasser cette amertume si cruelle qui naissait de ce sacrifice… Il préféra retrouver cette maturité qui avait toujours été la sienne et qui lui permettait de tenir bon, s’oubliant lui et ses tourments pour s’en tenir à des propos sages et pondérés.

« Je sais que tu n’as jamais été mariée auparavant. Moi non plus, je ne l’ai pas été, du reste. Et je pense qu’il est bon que tu saches que je crois aux valeurs de fidélité et d’honnêteté entre époux. »

Il marqua une pause, se concentrant sur le chandelier et les ombres fantasmagoriques créées sur les murs de la pièce par l’entremise de ses flammes. Jamais ils n’avaient eu ce genre de discussion et Bragi n’avait même jamais eu l’idée d’y songer. Pourtant ce point s’alluma de manière impromptue dans son esprit, et il crut bon de rassurer son épouse sur cela. Jamais il ne l’avait trompée car il se serait désavoué lui-même en ce faisant et il ne s’était ainsi jamais placé dans des conditions où la tentation aurait pu le happer.

«Quant à toi, ma foi, les membres de ta famille ne sont pas les seuls à se permettre de te complimenter, c’est une chose naturelle. Autant pour les humains que pour les dieux. Tu as eu… une longue vie. Les rapports entre époux ne sont pas les seuls possibles ou envisageables. »

Ces conversation était décidément aussi ridicule qu’inconfortable et lorsque Bragi retourna le regard vers son épouse, ce fut pour saisir encore une fois sa peine. Il chercha quelques explications dans les yeux d’Idunn durant un moment, sans y réussir. Pourquoi cette remarque ? Se pensait-elle réellement aussi mal aimée, croyait-elle que la seule motivation de ses sauveteurs fut la sauvegarde de leur immortalité ? En concevait-elle un chagrin sincère ? Bragi ignorait s’il s’agissait d’une manière de l’apitoyer ou de le culpabiliser. Pour quelle raison, il l’ignorait. Mais il répondit avec honnêteté.

« Tu te trompes, ce n’est pas la seule raison. Bien que cette crainte fût réelle pour la plupart des dieux, c’est un fait évident. Mais personnellement, la peur de perdre mon immortalité n’était pas la seule chose qui m’a poussé à te secourir. Crois-le ou non. »


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MessageSujet: Re: Dans l'oeil du cyclone   Ven 8 Mai - 15:14

Il lui faudrait se battre, avec acharnement, pour parvenir à arracher des miettes d’attention de la part de Bragi. Cette lutte perpétuelle la dépassait. Qu’avait-elle fait pour mériter de se démener avec un époux obtus au point de lui tourner le dos comme si elle parlait du temps qu’il faisait sur Asgard ?! C’était ce qui la choquait le plus avec lui. Un Dieu de la poésie fermé au dialogue, à cette même éloquence qu’il défendait pourtant et dont il était l’incarnation magnifique… Quelque chose sonnait faux dans tout cela. Même si elle était la seule à se retrouver face à ce mur, elle déplorait plus que jamais sa position. Sa parole n’avait donc aucune crédibilité à ses yeux ? N’était-ce que le discours d’une femme capricieuse et bien impudente d’oser le déranger dans ses écrits, dans sa passion ? Idunn avait beaucoup de défauts, mais provoquer des scandales pour le plaisir et la jouer la comédie n’en faisaient pas partie. Au contraire. Elle avait toujours brillé par sa discrétion, par sa volonté de satisfaire tout le monde sans demi-mesure, et avec plaisir. Mille fois, elle avait fait passer les autres avant elle-même. Elle n’alignait pas les sacrifices, mais cela passait par de petites choses, une foule d’infimes détails qui, mêlés les uns aux autres, se changeait en masse informe de générosité et d’une volonté de bien faire qui aujourd’hui se dressait devant elle et écrasait son cœur trop lourdement. Elle arrivait au bout de ses capacités. Parce qu’elle n’était pas sotte. Parce qu’elle estimait qu’il n’était pas de son devoir que de courber l’échine devant l’assemblée des dieux, devant sa mère, devant leur ancien souverain.
La petite Idunn était épuisée de se montrer docile et calme, oui. Pour une fois, la petite Idunn docile et calme avait décidé de poser le doigt là où le bât blessait, quitte à déranger le précieux travail de son précieux mari. Celui-ci daigna enfin se retourner, et la déesse put prendre une bouffée d’oxygène, comme un premier soulagement en constatant que rien n’était tout à fait perdu. Soulagement qui s’évapora dans une vague d’agacement. Elle leva les yeux vers le plafond et secoua la tête.

« Je n’ai ni parlé de rancœur, ni parlé de bourreau ! As-tu déjà entendu ce mot dans ma bouche, Bragi ? »

C’était le monde à l’envers ! Voilà qu’il l’accusait de le diaboliser, ce qui était on ne peut plus faux. Idunn planta son regard bleuté dans le sien.

« Pourquoi tout de suite penser à des choses pareilles ? Je ne fais qu’exposer ton attitude d’indifférence à mon égard ! Je n’ai pas parlé de torture commise délibérément !»

Qu’il ne comprenne pas une chose pareille la dépassait. Elle ne s’exprimait pas dans une langue étrangère, pourtant ! Désemparée, elle ignorait comment lui ouvrir les yeux, comment débloquer ce dialogue de sourds.

« Tu ne vois pas qu’en venant te parler je cherche l’apaisement ? Tu crois que cela m’amuse de venir aborder ce sujet ici et maintenant ? Non ! Si je le fais, c’est que je n’en peux plus ! Je suis fatiguée. Est-ce que tu l’entends ? Fatiguée ! »

Jamais il ne lui avait semblé éprouver une telle chose, et pourtant c’était bien la vérité. Elle était lasse. Tellement lasse.

« Je ne veux pas d’excuses… Je veux… Je veux repartir de zéro avec toi. Je veux qu’on essaye… Je voudrais te connaître. Te connaître vraiment. »

Même si ses yeux restaient embués, la gardienne ne pleurait plus. Elle le vrillait de ses prunelles perçantes, timides devant l’opacité des siennes, mais déterminées.

« Je voudrais qu’on mette de côté nos dernières années passées ensemble. Que tu me donnes une chance. Je suis sûre qu’on peut se rendre heureux, Bragi. »

Elle tenta un sourire, léger et fragile comme un matin de printemps saisi de givre. La dureté dont il faisait preuve, la rigueur toute masculine qui lui donnait ce charme, cette carrure et cette solidité l’émouvait autant qu’elle l’impressionnait.

« Je peux te rendre heureux. Si tu… si tu acceptes de me voir autrement. Certains disent que l’amour n’est pas qu’une affaire de coup de foudre, que l’amour vient avec le temps et en construisant un avenir commun… Je suis certaine que c’est vrai. Je suis certaine qu’on pourrait… on pourrait être bien, ensemble. Pas seulement pour les autres. Pour nous, avant tout. »

Parler ainsi lui faisait du bien. Pour la première fois, elle mettait un mot sur ses espérances, sur ses rêves inavoués de connaître enfin la plénitude qui était jusqu’à présent restée à l’état de fantasme. Elle priait pour que ses mots puissent le toucher en profondeur. Qu’ils le poussent à réfléchir, au moins. Elle le regardait rallumer une bougie. Le parallèle la troubla. Pouvaient-ils rallumer une étincelle de complicité, entre eux ? Se découvrir sous un nouveau jour ?

« Nous pouvons nous affranchir… Aller plus loin que le devoir qui nous a été imposé. Le transformer en autre chose. Je n’ai jamais douté que tu m’aies été infidèle… mais nous sommes tellement seuls, toi et moi. Tu ne trouves pas ça triste… ? Je me fiche que nous ayons d’autres rapports familiaux ou amicaux. Ma longue vie, je ne la conçois pas en vivant mon mariage comme nous le faisons en ce moment. Si comme tu le dis tu ne m’as pas secouru uniquement pour ton immortalité, alors… »

Sa voix se brisa, et elle ne put terminer sa phrase. Idunn baissa la tête, comme si la grâce qui lui avait donné l'énergie de s’exprimer venait subitement de retomber, la laissant démunie, sans forces. Son cœur en pièces battit quelques longues secondes avant qu’elle ne redresse l’échine pour mieux tendre la main dans sa direction. Hésitante. Mais ferme.


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MessageSujet: Re: Dans l'oeil du cyclone   Mar 19 Mai - 2:06

L’expression du visage de la déesse passait par mille couleurs. Un artiste aurait probablement pu les peindre et retranscrire ainsi les émotions volatiles qui passaient dans ses yeux clairs en un tableau abstait. Il aurait alors posé sur sa toile les couleurs de la peine et de la révolte, celle d’un orgueil bafoué, d’une âme blessée par le gel de l’indifférence. Telle était Idunn aux joues rosies qui le toisait sans défaillir. Mais le poète, quant à lui, ne possédait ni pinceaux ni toile, il n’avait que ses mots pour décrire les pensées et sentiments de sa blonde, que ses mots pour tenter de comprendre l’inconnue qu’était son épouse. Malheureusement, son inspiration d’ordinaire si riche semblait tarie tout autant que son verbe. Bragi écoutait, son visage grave tourné vers Idunn, les lèvres closes et le regard toujours aussi sombre. Aucune trace d’agacement ne se marquait sur ses traits altiers, à l’inverse de la déesse qui paraissait piquée de n’avoir pas été comprise. Quelle importance qu’elle le fut ou non car le poète se sentait vide, un trou béant ayant sans doute remplacé son cœur. Alors il la regardait sans réellement la voir, passant au travers son corps comme si elle était aussi transparente que l’eau claire. Est-ce que tu l’entends ? Fatiguée !

« J’entends. Je comprends. »

Un ton calme et dispos, nullement troublé par aucune forme de lassitude ou d’ironie pour proférer ce pieux mensonge. Mais si Bragi n’avait apprécié aucun des mots de son épouse et s’il n’était pas d’accord avec ses paroles, il n’en dirait rien. A quoi bon perdre du temps à disséquer les dires de l’un et de l’autre dans un débat stérile ? Il n’en ressortirait que plus de peine encore, plus de tourments. Et il ne le désirait pas, ni pour lui ni pour Idunn. C’est donc avec sagesse qu’il hocha la tête pour consentir aux paroles de la belle, lui accordant un regard plus concret en s’attachant à ses formes. Sa propre indifférence le glaça soudain par son inhumanité. Elle était bien là, il ne s’agissait pas d’un cauchemar qu’il pouvait simplement balayer d’un souffle. Elle n’était pas un spectre venu hanter ses nuits blanches. Sans doute l’aurait-il préféré à cette inconfortable tête à tête auquel elle le soumettait pour la première fois. En vérité, Bragi craignait que la haine ne vienne à remplacer cette indifférence triste et pâle qu’il avait endossée comme un manteau.

Repartir de zéro, voilà ce qu’elle lui demandait et ce souhait laissa à nouveau le poète sans voix. Il ne put empêcher un rictus amer de se former sur ses lèvres, l’exclamation d’un rire bas s’en évadant, comme un soupir cynique. Il cilla légèrement, aussitôt désolé de s’être laissé aller à exprimer ainsi son amertume face à une telle requête. Aussi il conserva le silence, s’occupant des bougies dont la cire formait des arabesques et des formes sinueuses en durcissant sur le bois. Contre toute attente, la suite des paroles de la déesse n’attisèrent pas la haine dans le cœur du poète. Lui qui craignait tant de la voir s’embraser et le consumer pour le rendre pareil à un volcan en éruption. Sa lave aurait pu créer tant de dégâts, tant de douleurs. Et il aurait alors pu véritablement devenir le fameux bourreau qu’elle aurait calomnié et diffamé. Mais ce ne fut pas le cas. Au lieu de cela, Bragi sentit encore le creux dans son corps qui lui infligeait une sensation étrange de vertige, comme si des courants d’air le traversaient. Cette sensation n’était pas douloureuse comme l’aurait été le sentiment de haine mais elle n’était pas non plus agréable. Pourtant, lorsque le bras blanc de la déesse se leva dans sa direction et que ses longs doigts se tendirent vers les siens, il sut aussitôt qu’il ne pourrait les laisser vides. Refuse-t-on une main tendue ? Bragi ne l’avait jamais fait de toute sa vie, en homme sage qu’il était, sa raison tout autant que ses valeurs le poussaient à les rejoindre. Cependant son orgueil le tiraillait et le conduisit à retarder ce moment.

« J’ignore si ta certitude vient d’une naïveté touchante ou d’un optimisme insensé… »

Il murmura ces mots dans une ébauche de sourire désolé, apitoyé par la sincérité qui se marquait dans le regard de son épouse. Cette fois, il ne pouvait plus prétendre et il se devait d’admettre cette triste réalité en face d’elle, d’admettre que leur mariage n’avait rien de réel et qu’ils agissaient depuis le début de la cérémonie comme deux comédiens en représentation. Les années avaient défilé sans que rien ne change, sans qu’ils ne puissent partager autre chose que des sourires sobres et des paroles courtoises. Pour sauvegarder les apparences, pour la paix de l’esprit, il s’était convaincu lui-même, engoncé dans ce mensonge, convaincu que tout était normal. Mais cela ne l’était absolument pas. A cet instant précis, il se sentit triste, la mélancolie envahissant son être avec une force telle qu’elle ne l’avait jamais fait auparavant. Cette fois, il ne serait pas épargné puisque la vérité venait d’être dévoilée avec éclat par Idunn. Elle qui lui promettait le bonheur avec tant de confiance, ses yeux azurés brillant encore des larmes qu’elle ne versait plus, elle qui souriait déjà face aux promesses d’un avenir différent. Mais le manque d’espoir de Bragi contrastait tant avec les certitudes de la belle qu’il préféra se taire un moment. Et les secondes s’égrenèrent avant qu’il ne s’avance d’un pas.

« Je t’ai secouru parce que tu es mon épouse. Et que j’ai juré sur mon honneur de te protéger, de veiller sur ta bonne santé et ton intégrité. Parce que c’est mon devoir en tant qu’homme et époux. Mais pas seulement. Je t’ai secouru également parce que… je ne désire pas que tu souffres et que je souhaite ton bien-être. »

Ses mots étaient sincères et alors qu’il s’interrogeait en les prononçant, il tentait par la même occasion de fouiller dans ce creux qui avait remplacé son cœur, chercher les émotions diffuses qui pouvaient encore s’y nicher. Et sans doute était-il motivé par la découverte de quelques bribes d’un espoir infime auquel se raccrocher. Mais le vide prenait tant de place, il agissait comme un trou noir avaleur de matière et engouffrait dans sa bouche affamée les émotions et l’inspiration du pauvre poète. Était-il autre chose qu’un corps creux et vide devant elle en cet instant ? Sa voix était cependant douce lorsqu’il s’adressa à elle, la regardant au fond des yeux.

« J’aimerais prendre ta main et accepter tes vœux, te dire que tu m’as convaincu, te promettre d’oublier ces années de mariage sans saveur et de prendre une nouvelle direction. Mais ne serait-ce pas un autre mensonge ? J’admire ton optimisme mais malheureusement le mien n’est pas aussi lumineux... »

Une manière d’adoucir la cruelle réalité puisque Bragi n’avait pas réussi à découvrir la moindre trace d’optimisme concernant leur union. Comment le bonheur pouvait-il naître d’une union forcée ? La contrainte est une mesure si violente, semblable à une agression, elle emprisonne ses victimes par des chaines si serrées et injustes. Dès lors, comment réussir à se sentir léger et à l’aise, comme il faut l’être pour éprouver de l’amour ? Comment parvenir à aimer une personne suite à un ordre donné ? On pouvait exiger beaucoup de choses mais il y avait bien un domaine où il serait impossible à quiconque d’obéir, même si l’ordre venait du Père de Tout. L’amour était un sentiment libre que l’on ne pouvait éprouver sur commande… Mais Bragi ravala ses tristes pensées, les gardant pour lui même, comme bien souvent il le faisait.

« Comme je te l’ai dit, je souhaite sincèrement ton bien-être. Et si ton bonheur dépend de ma réponse alors comment refuser cette chance que tu me demandes ? Cette chance d’effacer cette solitude dont tu souffres. Je serais bien mauvais de repousser une prière aussi attendrissante que la tienne… »

Et cela même s’il n’avait aucune foi en cette pauvre prière. Mais Bragi se refusait à clamer ses pensées tout haut et de manière crue. Comment aurait-il pu se montrer aussi cruel ? Alors voilà, par cet entretien, elle le forçait à la faire souffrir plus encore, la situation telle qu’elle était auparavant ne valait-elle pas mieux, n’était-elle pas plus douce ? Pourquoi ôter le voile qui couvrait l’horreur, pourquoi s’obstiner à regarder ce gouffre qui les séparait, le regarder jusqu’à en avoir mal aux yeux, jusqu’à en mourir de vertige… Pourtant, en dépit de sa propre implication, il tentait de se détacher et de prendre du recul. Son ouverture d’esprit était telle qu’il se sentait capable de comprendre Idunn, aussi éloignée soit-elle de lui, et de concevoir ses attentes comme légitimes. Il comprenait également qu’il aurait été insultant de refuser sa main plus longtemps. Il s’en approcha alors pour la saisir délicatement, conservant entre eux une attitude respectable en dépit de sa propre tenue trop découverte.

« Tu parais tellement jeune parfois… une ingénue attendrissante de candeur. Pourtant je sais qu’il n’en est rien, déesse de la jeunesse. Je sais donc qu’il ne s’agit pas de naïveté mais de paroles motivées par une longue réflexion… et je ne les prends pas à la légère. Peut-être pourrons-nous être… amis. »


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MessageSujet: Re: Dans l'oeil du cyclone   Dim 14 Juin - 2:12

« Je ne suis pas naïve… »

Toute entière portée vers lui, les lèvres humides et entrouvertes, sa main attendant encore celle de son époux, elle secouait doucement la tête, répétant avec un peu plus de fermeté :

« Je ne suis pas naïve. »

Elle détestait ce qu’elle lisait dans ses yeux. Elle ne parvenait pas à lire en lui, ce qui n’avait rien d’étonnant, mais cela n’en était pas moins douloureux pour autant. Malgré tous ses efforts pour le percer à jour, Bragi demeurait le plus beau des mystères qu’il lui était permis de connaître. Son bras commença à faiblir, et Idunn se demanda s’il n’allait pas finir par se dérober une fois de plus et l’abandonner là, quitte à se vêtir plus décemment et quitter la chambre sans un mot de plus. Elle ne le supporterait pas. Ils n’étaient pas allés aussi loin dans la confrontation pour que tout stoppe sans crier gare sur une dernière dérobade. Au lieu de cela, il parla. Encore. Et encore. Manqua de la crucifier de paroles plus sombres les unes que les autres, exprimant davantage dans ses non-dits tout ce qu’il semblait penser véritablement de sa manière de concevoir leur avenir. Il n’y croyait pas. Non. Le Dieu de la poésie ne croyait en rien les concernant. Il s’empara finalement de sa paume avant qu’elle n’eut le temps de la retirer, victime d’un élan de faiblesse, et pendant quelques secondes, cet élan la remit debout, les jambes tremblantes mais sans s’effondrer. Pour la première fois depuis longtemps, un contact physique était établi entre eux deux, loin des regards indiscrets et du protocole. Pour la première fois, ils se toisaient de près, leurs silhouettes proches. De loin, on aurait réellement pu croire qu’ils étaient mari et femme, et non pas seulement parce que leurs aînés en avaient décidé ainsi. Pourtant, ce n’était pas assez pour Idunn. Elle fit un pas supplémentaire, mettant ainsi un terme à la distance stupide que son époux leur imposait, victime de sa pudeur. Néanmoins, elle n’alla pas jusqu’à baisser les yeux vers ses jambes dénudées, et ce pour le ménager. Ne voyait-il pas qu’elle était prête à toutes les concessions si cela avait pu leur permettre d’avancer ?

« Non… Non… »

Elle inspira profondément et redressa la tête, plus fière que jamais. Ses prunelles brillaient d’une conviction à travers laquelle on aurait pu lire la fougue et la fierté de Freyja. Son menton, fin et pointé vers le buste de Bragi, déterminé. Idunn se sentit traversée par une force qui, une autre nuit, lui aurait probablement fait défaut. Mais pas ce soir.

« Je ne veux pas être ton amie. Je ne veux pas… »

La déesse ne rompit leur lien visuel que pour baisser la tête vers la main de Bragi. Il les avait belles, et c’est empreinte d’émotion qu’elle la porta à ses lèvres, y déposant un baiser sur quelques doigts, ces doigts si habiles à composer les odes. Ces odes qu’elle n’avait jamais eu le plaisir d’entendre autrement que lors des cérémonies publiques.

« Je veux te connaître dans l’intimité. Laisse-moi entrer, Bragi… Je ne te veux aucun mal. Je n’ai jamais voulu… »

L’hydromel ne courait pas dans ses veines, et la gardienne se crut saisie par un brin de folie qui lui avait probablement manqué pendant tous ces longs siècles qui l’avaient vue respecter sagement règlements, divergences et indifférence. Dans un geste spontané qui lui tira un long frisson, de peur et d’excitation, elle attira la main de l’artiste contre sa poitrine, sans l’appuyer outre-mesure. Juste assez pour que leur chair puisse se rencontrer, là où sa tunique s’évasait pour donner naissance à sa poitrine, intacte. Intouchée.

« J’ai juré… de te rendre heureux. J’ai juré… d’être tienne. Je ne t’ai pas choisi au hasard, Bragi. Je ne t’ai pas choisi comme l’on choisirait une robe ou un bijou. »

Brûlant de la peur d’être repoussée, se préparant à cette échéance, Idunn leva son propre bras libre et effleura la joue de l’homme, cherchant à toucher son âme, sa sensibilité.

« Je t’ai choisi… parce que tu étais déjà réputé pour ta profondeur d’esprit. Tu… Tu es réfléchi. Tu sais révéler la beauté en toutes choses. Et je sais que j’ai eu raison. Je sais que je ne voudrais pas revenir en arrière, en dépit de tout cela. Et je te remercie d’être venu à Jötunheim… Tu n’imagines pas comme j’ai pensé à toi, là-bas. »

Son front effleura le creux de l’épaule de l’homme.

« Ce ne serait pas un mensonge que de vouloir croire… Que d’essayer… Je ne veux pas être attendrissante. Je suis… Si tu me trouves plaisante, alors, je… »

Sa bouche était devenue sèche.

« Si ma vue ne te déplaît pas… Si tu me trouves belle… Bragi… »

Elle comprit qu’un désir de lui, resté longtemps sans réponse jusqu’à aujourd’hui, la dévorait et menaçait de la conduire dans les limbes de son esprit. Elle rêvait de ses mains, de sa force contenue, de la douceur et de la rage qu’elle devinait, cohabitant dans le même être de puissance.


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